
C'est souvent le hasard qui nous mène quelque part. Un hasard qui fait partie de notre histoire, de la façon particulière que nous avons de penser et d'appréhender les choses. A quatorze ans, lors d'une fugue improvisée en Floride (Montréal-Orlando) j'avais tout bonnement dit aux agents qui m'avaient cueillie sur l'autoroute (allez savoir pourquoi, je n'ai jamais vu une bouteille de vin à la maison et n'aurait pu, de ce fait, reconnaître une précieuse appellation contrôlée), que j'étais une "Française de Bordeaux". Cette prédiction bien involontaire s'est avérée près de vingt-cinq ans plus tard lorsque je me suis installée dans cette ville avec mon amoureux français.
Une fois sur place, on s'étonne de s'adapter assez vite quoique le mal du pays soit une réalité qui vient "vous chercher" quand on s'y attend le moins. Après quatre mois d'odeur de pâtisseries au beurre flottant dans les rues, de vignes interminables, de châteaux, d'architecture moyennâgeuse sublime et rapidement banale, d'une langue française châtiée que l'on adopte par commodité, de soldes, de caniches omniprésents dans les magasins et les cafés, de platanes amputés et autres incongruités urbaines, on commence à se sentir déphasé. Ce n'est que le début.
Puis, la maladie s'installe subrepticement: on pense au Québec, les rues nous manquent, le Parc Lafontaine, le métro, la rue St-Catherine; on revoit en esprit les quartiers, notre rue, notre vie au Québec comme un Eldorado perdu. L'éloignement nourrit les illusions les plus perfides; on ne pense qu'à revenir. Et l'on revient. Deux semaines suffisent pour nous "guérir", puis l'on repart. Et l'on refait le même périple désespéré chaque année comme un enfant adopté qui a peine à se détacher et dont la mélancolie s'éternise.
On ne sait pas alors que cela prend 4 à 5 ans avant que les pierres françaises deviennent "nos pierres", les rues "nos rues". Comme si 'on devait renaître et refaire l'adaptation inconsciente de nos jeunes années.
Puis un jour on se promène dans notre rue et on ressent une sensation étrange de douceur et de familiarité : on se sent enfin chez soi, par un étrange et inexplicable retournemement du destin on a fait le voyage de nos ancêtres à l'envers, on est devenu Français!